Les regards convergent vers la cour royale de Ouahigouya en cette fin d’après midi du 13 juin 2026. Parents, amis, autorités coutumières et invités ont fait le déplacement pour assister à l’intronisation de Salifou Ouédraogo comme Rassam Naaba Lolga II. Successeur de Rassam Naaba Yemdé, il accède à l’une des importantes fonctions de l’organisation coutumière du Yatenga. Retour sur une cérémonie marquée par les rites ancestraux, les symboles de transmission et l’attachement aux traditions du royaume.

Les allées et venues se multiplient dans la cour royale de Ouahigouya. Des membres de la cour entrent et sortent de l’antichambre tandis que plusieurs ministres du royaume prennent place de part et d’autre de l’édifice. Peu à peu, les invités affluent. Tous attendent le moment qui consacrera officiellement le successeur de Rassam Naaba Yemdé qui a rejoint les ancêtres le 29 avril 2026.

Le nouveau Rassam Naaba au palais avant le début du rituel de l’intronisation.

Au milieu de l’effervescence, un véhicule fait son entrée dans la cour. À son bord, Salifou Ouédraogo, né le 26 mai 1961 et ancien ministre de l’Agriculture. Choisi par Sa Majesté Naaba Kiiba, Roi du Yatenga, pour succéder à Rassam Naaba Yemdé, il est accueilli par une foule de parents, d’amis et de proches venus l’accompagner dans cette étape décisive. Prenant place face à l’antichambre royale, il reçoit les salutations de nombreux invités qui profitent également de l’occasion pour immortaliser l’instant à ses côtés. Mais derrière les sourires et les photographies se cache une cérémonie dont chaque geste porte une signification profonde. Car dans le Yatenga, devenir chef ne se résume pas à recevoir un titre. Il faut emprunter les voies tracées par les ancêtres.

Le passage obligé du Yougoubou

Après plusieurs instants d’attente, la cérémonie entre dans sa phase décisive. Le Tom-Naaba, ministre de la cour chargé des rituels d’intronisation, s’avance vers le futur chef. Il vient chercher celui qui, quelques instants plus tard, ne sera plus simplement Salifou Ouédraogo. À ses côtés, légèrement en retrait sur la gauche de l’espace où il était installé, les deux hommes s’accroupissent. Ils échangent quelques paroles à voix basse avant que le Tom-Naaba ne prélève une poignée de terre qu’il dépose sur la tête du futur chef. Cette étape, appelée « Yougoubou », constitue un passage incontournable dans le processus d’intronisation des chefs du Yatenga. Selon les explications du Tom-Naaba, tout chef appelé à régner dans le royaume de Yatenga doit obligatoirement passer par cette étape. Le Yougoubou marque le scellement de l’engagement du futur chef envers les coutumes et les valeurs héritées des ancêtres. Il s’agit d’un moment de recueillement et de communion avec la terre ancestrale, au cours duquel le futur chef prête symboliquement serment sur la terre de ses ancêtres.

Pour les observateurs, le moment est solennel. Derrière la simplicité apparente du geste se cache toute la profondeur d’une tradition qui traverse les générations et rappelle que la chefferie demeure avant tout une responsabilité envers la communauté et les ancêtres.

Dans l’assistance, l’émotion est palpable. Parmi les invités figure Sedogo Leandre, ami d’enfance de l’intronisé. Les deux hommes se connaissent depuis leurs années passées à l’École normale à la fin des années 1970. « Je suis très content et je prie Dieu de l’accompagner afin qu’il puisse supporter cette lourde tâche », confie-t-il.

Trois noms pour une même responsabilité

Une fois l’étape du Yougoubou accomplie, place à l’expression de la joie. Entouré des membres de sa famille, de ses tantes, de ses sœurs, de ses amis et de ses proches, l’intronisé esquisse quelques pas de danse en ronde avant d’effectuer trois tours symboliques et de se diriger vers l’espace réservé au Roi. L’ambiance se fait plus festive, sans pour autant perdre de sa solennité. Devant Sa Majesté, le nouveau chef est officiellement présenté sous les trois noms qui l’accompagneront désormais dans l’exercice de ses fonctions.

Le premier nom est Naaba Sawadogo. Selon l’interprétation donnée lors de la cérémonie, il renvoie au nuage qui s’adosse à Dieu afin d’apporter une bonne pluie. Une image qui évoque la bénédiction, la fécondité et l’espérance pour la communauté. Le second nom est Naaba Lagfo, il évoque un cauris blanc posé sur la route. Malgré le passage de nombreuses personnes, ce cauris demeure blanc. Cette image symbolise la pureté, la droiture et la capacité à préserver son intégrité malgré les épreuves, les influences extérieures ou les responsabilités qui accompagnent la fonction. Enfin, il reçoit le nom de Naaba Lolga. Un nom chargé d’histoire puisque son grand-père avait lui aussi porté ce titre. Il se nomme désormais Naaba Lolga II et s’inscrit ainsi dans la continuité d’une lignée familiale étroitement liée à l’histoire de cette fonction coutumière. Lolga signifie « le plus gras de la bergerie », une expression qui renvoie à l’abondance, à la valeur et à la distinction. À travers ces différents noms se dessinent les qualités attendues d’un chef : la sagesse, la prospérité, la droiture et la fidélité à l’héritage reçu.

Pour Ismaël Ouédraogo, membre de la famille de l’intronisé, cette responsabilité doit avant tout contribuer au rayonnement des traditions du Yatenga. Il souhaite voir en Naaba Lolga un chef rassembleur, capable de renforcer l’unité au sein de la communauté et de promouvoir les valeurs héritées des ancêtres.

Au-delà de la famille, plusieurs proches mettent également en avant l’engagement de longue date de Salifou Ouédraogo auprès de la jeunesse. Pour Dr Lamourdia Thiombiano, Prince de Fada N’Gourma et ami du nouveau chef, cette intronisation ouvre la voie à une action encore plus importante en faveur des jeunes. Il nourrit également l’espoir de voir Naaba Lolga II contribuer au renforcement des liens entre les Yadssés et les Gourmantcheba notamment à travers la parenté à plaisanterie. Pour lui, cet héritage culturel demeure un outil précieux de rapprochement entre les communautés et de consolidation de la cohésion sociale.

Photos d’ensemble des amis de nouveau chef.

Une mission qui ne fait que commencer

Si l’annonce des noms marque la fin de la cérémonie à la cour royale, elle ne signifie pas pour autant l’achèvement du processus d’intronisation. À l’issue de la cérémonie, le nouveau Rassam Naaba quitte la cour du Roi pour rejoindre la concession de son Gaansoaba, son hôte. Une nouvelle phase de son parcours débute alors, conformément aux prescriptions coutumières du royaume. Selon le Tom-Naaba, le nouveau chef doit observer plusieurs règles durant les jours qui suivent son intronisation. Pendant une période de sept jours, il s’abstient notamment de certaines interactions sociales et de toute relation intime. Ce temps de retrait constitue une étape de préparation et d’intégration progressive à sa nouvelle condition. Ce n’est qu’après cette période qu’il pourra rejoindre son palais et exercer pleinement les responsabilités qui lui sont désormais confiées. Le Rassam Naaba occupe une place importante dans l’organisation traditionnelle du Yatenga. Chargé de la jeunesse, de la sécurité et de la préservation des coutumes, il joue également un rôle de veille sur le royaume lorsque le Roi est absent.

L’intronisation de Naaba Lolga II ouvre ainsi une nouvelle page de l’histoire de la famille Rassam Naaba Lolga. Elle témoigne également de la vitalité des institutions coutumières du Yatenga qui, malgré les évolutions de la société, continuent de transmettre leurs valeurs, leurs responsabilités et leur mémoire de génération en génération.

Pawindkisgou Yvette TAPSOBA