De Daba aux grandes scènes, itinéraire d’une artiste enracinée dans la mémoire et tournée vers la transmission
Elle n’a pas connu les bancs de l’école, mais elle maîtrise l’une des formes de savoir les plus anciennes, la parole chantée. Originaire du Gulmu, Marie GAYERI, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, s’est imposée comme une figure majeure de la musique traditionnelle burkinabè. À travers sa voix, ce sont des proverbes, des valeurs et l’histoire d’un peuple qu continuent de vivre.

Une enfance forgée dans le silence des villages
À Daba, dans la province de la Gnagna, l’enfance de Marie GAYERI se déroule loin des salles de classe. L’école la plus proche est à plusieurs kilomètres. Trop loin pour y accéder. Mais là où l’école manque, la tradition enseigne. C’est dans les cérémonies, les funérailles et les fêtes que la jeune fille découvre la musique. Elle observe, écoute, reproduit. Très tôt, elle développe une capacité rare : capter une chanson et la restituer avec justesse. Elle chante en cachette, jusqu’au jour où un ancien de la famille découvre son talent et décide de le révéler.
« Un de mes grands-pères est venu dire à mes parents qu’il avait appris que je chantais et qu’il ne voulait pas qu’ils s’y opposent. Il a fait venir des musiciens à la maison, avec des joueurs de calebasse et de “guitare” gourmantché, et m’a fait appeler alors que j’étais allée m’amuser. Quand je suis arrivée, j’ai d’abord eu peur, pensant que j’allais être battue. Il m’a rassurée et m’a demandé de chanter. C’est à partir de ce jour que j’ai commencé à chanter à découvert », raconte-t-elle. Ce jour-là, une voix est sortie de l’ombre.
L’apprentissage auprès des grandes voix de la Gnagna
Très tôt repérée, elle est confiée à Tipougoumba LANKOANDÉ, figure emblématique de la musique gourmantché. Pendant quinze ans, elle lui apprend à maîtriser la scène, à dompter la peur, à imposer sa présence. D’abord en tant que choriste, elle découvre les grandes scènes, notamment celle de la Semaine Nationale de la Culture (SNC). Vient ensuite le moment de se produire seule sur scène, en 2003. A partir de là, le publique se familiarise désormais à ce nom.
À chaque participation à la SNC, Marie GAYERI s’illustre avec constance. Lauréate à plusieurs reprises (2008, 2016, 2018, 2023), elle s’impose comme une référence incontournable de la musique traditionnelle. Elle ne suit pas les tendances. Elle incarne une ligne. Dans un paysage musical en pleine mutation, elle choisit de rester fidèle à sa langue le gourmantchéma et à une richesse essentielle : les proverbes.
Une transmission enracinée dans la lignée maternelle
Si Marie GAYERI n’est pas griotte de lignée directe, son héritage artistique puise néanmoins dans une mémoire familiale profondément enracinée. Par sa mère, elle est liée à une figure marquante du Gulmu : sa grand-mère maternelle, Tabuga DIANOU, griotte de grande renommée.
Autour de Tabuga se tisse un récit à la fois tragique et mystérieuxNée parmi des triplées, elles auraient été abandonnées à la naissance. Elle sera la seule survivante mais aura perdu la vue. Malgré ce destin bouleversé, elle s’impose comme une voix respectée de son époque, contemporaine de grandes figures comme Koamba LANKOANDÉ ou Awa DAMBINA. Sa fin de vie, elle aussi, est tout aussi mystérieuse. De retour d’une prestation, fatiguée, elle se serait assise au pieds d’un arbre pour se reposer. Après avoir bu de l’eau qu’elle avait demandée, elle y rendra son dernier souffle. Elle sera enterrée à cet endroit même, devenu depuis lors, un lieu de mémoire.
Aujourd’hui encore, les artistes qui passent dans la zone de Gayéri, vers Bassieri, marquent un arrêt à sa tombe. Ils y déposent une offrande, sollicitent sa bénédiction, dans le respect d’une tradition qui lie les vivants aux devanciers. Beaucoup affirment d’ailleurs que négliger ce passage peut influer sur le déroulement d’une prestation.
Marie Gayeri s’inscrit pleinement dans ce rapport au sacré et à la transmission, tout en revendiquant sa singularité : elle n’est pas griotte de naissance, mais cela ne constitue en rien une limite. Au contraire, elle porte aujourd’hui ce flambeau avec conscience et engagement. Elle nourrit d’ailleurs le projet d’une chanson dédiée à cette aïeule dont l’ombre continue de veiller sur les voix du Gulmu.
Le pouvoir des proverbes et de la parole chantée
Chez Marie Gayeri, chaque chanson est construite comme un message. Les proverbes occupent une place centrale. Ils transmettent des leçons de vie, des valeurs sociales, des repères culturels. Certains sont si profonds qu’ils échappent même à une partie du public. Mais la musique comble tout. Pour ceux qui comprennent la langue, ce sont les mots qui touchent (ou pénètrent).
Pour les autres, c’est la voix : puissante, tenue, capable de porter l’émotion au-delà des frontières linguistiques. Sa musique agit comme celle des anciens griots : elle accompagne, elle conseille, elle influence. Elle a même contribué à des unions, inspiré des décisions, marqué des vies.
Quand la musique devient action : paroles qui engagent et transforment
Ses chansons ne se contentent pas d’être écoutées : elles s’approprient, se vivent et influencent les trajectoires individuelles. Il arrive que certains auditeurs s’identifient pleinement à ses textes, au point de venir lui demander si telle chanson a été composée en leur honneur — une demande à laquelle elle répond souvent avec un sourire complice.
D’autres y puisent même une audace nouvelle. Certains morceaux servent de déclencheurs, notamment dans les relations amoureuses. Elle cite, par exemple, le titre « Yua bua potaali wan ta tin la » — « Que celui qui se sent capable se marie, on va voir » — qui aurait contribué à sceller plusieurs unions. Diffusée dans les cérémonies de mariage, particulièrement lorsque la mariée porte le prénom Marie ou Mariam, la chanson est devenue un véritable levier d’expression sentimentale.
À travers ces usages, se révèle la force de son art : des paroles nourries de proverbes, capables de toucher, de motiver et de galvaniser, dans une tradition qui rappelle le rôle des griots, dont la parole valorise, encourage et agit sur le réel.
Une carrière portée par le soutien et la persévérance
Contrairement à de nombreuses filles de son époque et à sa mère, le mariage n’a pas freiné le parcours de Marie GAYERI. Au contraire, il en a été un appui déterminant. Dans un environnement souvent contraignant pour les femmes artistes, elle a poursuivi son chemin avec constance et détermination, portée à la fois par la vision de son grand-père et le soutien de son époux. « Quand j’ai atteint l’âge de me marier, mon grand-père m’avait déjà préparée et avait souhaité que celui à qui je me marierais ne m’interdise pas de chanter. Dieu voulant, mon mari a été un grand soutien dans ma carrière, il était un homme déjà bien connu et sa notoriété m’a été bénéfique. Partout où je partais, grâce à lui, tout était facilité pour moi. Et jusqu’à aujourd’hui, je continue d’en bénéficier », confie-t-elle.
Dans cette trajectoire, le mariage n’a donc pas été une rupture, mais une continuité un espace de consolidation qui a permis à l’artiste de s’affirmer davantage.
De Daba au monde : une voix qui franchit les frontières et éveille les consciences

De Daba aux grandes scènes africaines, le parcours de Marie GAYERI s’étend aujourd’hui au-delà des frontières. Mali, Niger, Côte d’Ivoire, Tunisie… partout, elle est accueillie avec chaleur. Même sans comprendre sa langue, les publics adhèrent. Parce que l’émotion, elle, ne se traduit pas. Avec son nouvel album Yédimpo (« Dieu l’a permis »), Marie GAYERI affirme une maturité artistique et sociale. Elle y aborde des thèmes essentiels :la dignité humaine, la valeur du travail, la vie de foyer, la place de l’argent, la cohésion sociale, et l’identité culturelle. À travers ses chansons, elle ne divertit pas seulement : elle éduque, elle interpelle, elle construit.
Réhabiliter la musique traditionnelle
Aujourd’hui, son combat est clair : sortir la musique traditionnelle des cadres où elle a été enfermée. Non, elle n’est pas réservée aux funérailles. Oui, elle a sa place sur les grandes scènes.
Dans un monde en mutation, où les repères culturels s’effacent parfois, Marie GAYERI incarne une continuité. Elle rappelle que la tradition n’est pas un héritage figé, mais une force vivante. Une force qui enseigne. Qui relie. Qui construit. Et tant que des voix comme la sienne continueront de chanter, cette mémoire ne disparaîtra pas.
Pawindkisgou Yvette TAPSOBA








