Au Burkina Faso, les interdits traditionnels continuent de façonner la vie sociale de nombreuses communautés, qu’elles soient mossé, peulhs ou gourmantchéba. Hérités des ancêtres et transmis de génération en génération, les interdits traditionnels encadrent les alliances matrimoniales, les pratiques alimentaires, l’organisation familiale et certains comportements du quotidien. Mais sous l’influence croissante des religions dites révélées, ces règles ancestrales sont de plus en plus remises en question. Quels sont les interdits propres à chaque communauté ? Quelles conséquences leur transgression peut-elle entraîner ? Et que disent celles et ceux qui affirment en avoir fait l’expérience ? À travers un micro-trottoir, maatene.com donne la parole à des Burkinabè qui connaissent et respectent ces interdits, à ceux qui les ignorent, mais aussi à ceux qui, au nom de leur foi religieuse, choisissent de s’en affranchir.

Abba Barry: « Chez les Peuls, les enfants de deux sœurs ne doivent pas se marier. En revanche, les enfants de deux frères peuvent s’unir, tout comme ceux issus d’un frère et d’une sœur ».

Originaire de Garango, Abba Barry, membre de la communauté peule, explique que son peuple connaît de nombreux interdits sociaux, mais ce dont elle a connaissance est inhérent au mariage. « Chez les Peuls, les enfants de deux sœurs ne doivent pas se marier. En revanche, les enfants de deux frères peuvent s’unir, tout comme ceux issus d’un frère et d’une sœur », confie-t-elle. Si elle ignore les détails des conséquences en cas de transgression, elle souligne que ces actes ne sont pas sans danger. Pour elle, connaître les interdits de son ethnie, est essentiel pour se protéger et faire preuve de prudence. 

Nadinga Alphonsine, issue de la communauté gourmantché et originaire de Manni.

Nadinga Alphonsine, issue de la communauté gourmantché et originaire de Manni, explique que certains interdits traditionnels subsistent dans sa communauté. Il s’agit de l’interdiction de se marier avec certaines communautés comme les peulhs et de consommer des tourterelles ou pigeons sauvages. Selon ce qui lui a été transmis, la consommation de la tourterelle pourrait provoquer maladies de la peau ou des problèmes d’yeux. Elle reconnaît ne pas connaître toutes les raisons de ces règles. Cependant, elle souhaite approfondir ses connaissances pour mieux respecter les traditions et ainsi éviter les conflits afin de préserver l’équilibre social et honorer l’héritage de ses ancêtres.

Dabo Abdoulaye est guidée par sa foi musulmane.

Dabo Abdoulaye, yarga, une rattachée au peuple mossi, reconnaît l’existence d’interdits traditionnels chez les Yarsé, mais précise que sa pratique est guidée par sa foi musulmane. Selon lui, l’islam invite à abandonner toute coutume en contradiction avec ses prescriptions, et seuls les interdits religieux doivent être respectés. Il cite notamment l’interdiction de mariage avec certaines castes, comme celle faite à un Yarsé d’épouser une femme forgeronne, qu’il ne considère pas contraignante si l’union est permise par l’islam et acceptée par les deux parties. S’adressant à la jeunesse musulmane, il souligne que de nombreuses craintes liées aux interdits traditionnels proviennent de l’ignorance et rappelle qu’en islam, la foi exige un engagement total.

Sibiri Tiendrébéogo alerte enfin sur l’ignorance croissante de ces règles chez les jeunes générations, qu’il relie à certains décès précoces observés aujourd’hui.

Issu de la caste des Nyonyonsés de la communauté moagha, Sibiri Tiendrébéogo rappelle que son groupe est régi par des interdits traditionnels stricts. Parmi eux figurent l’interdiction de se marier avec les Peulhs, celle de consommer la viande de serpent, ainsi que des règles précises encadrant les repas et certains comportements du quotidien. Selon lui, la transgression de ces interdits entraîne des conséquences graves, parfois perceptibles après la mort, comme la décomposition rapide du corps, ou se manifestant par des difficultés durables affectant les descendants. Établissant un parallèle entre religion et tradition, il estime que le respect des prescriptions religieuses devrait aller de pair avec celui des règles ancestrales. Pour lui si la religion impose des interdits que l’on respecte, il en va de même pour la tradition. Il alerte enfin sur l’ignorance croissante de ces règles chez les jeunes générations, qu’il relie à certains décès précoces observés aujourd’hui.

Harouna Sawadogo: “la transgression de ces règles entraîne des conséquences graves, tant dans la vie que dans la mort”.

Harouna Sawadogo, appartenant également à la caste des nyonyonsé, rappelle que celle-ci est régie par des interdits, notamment l’interdiction de mariage entre eux et les Peulhs et les forgerons, et l’interdiction de consommer le pigeon sauvage, considéré comme un ancêtre protecteur. Selon lui, la transgression de ces règles entraîne des conséquences graves, tant dans la vie que dans la mort. Il illustre son propos avec l’exemple de son cousin qui s’est marié à une femme peule. « Malgré une période d’aisance financière, ses ressources ont progressivement disparu, et il s’est engagé dans des pratiques destructrices, allant jusqu’au banditisme » raconte-t-il. Harouna Sawadogo exhorte tout un chacun à respecter la parole des ancêtres, quelles que soient les évolutions du contexte moderne. « Ce qui est interdit est interdit », conclu-t-il.

Salif Kaboré explique qu’il lui est interdit de manger le chien.

Salif Kaboré, membre de sa communauté moagha, explique que chez eux, la consommation de la viande de chien est strictement interdite, tout comme le mariage avec les Peulhs, même si les unions avec d’autres ethnies sont permises. Selon lui, ils auraient reçu de leurs ancêtres que la consommation de la viande de chien peut avoir comme conséquence la perte de la vue. La vipère peut être consommée, mais le cobra reste interdit. 

Il insiste sur les conséquences de la transgression de ces règles. « Ce qui est interdit peut entraîner la mort. Si l’on dit de ne pas faire, il ne faut pas le faire. Ce n’est pas parce que l’on vit en ville que tout est permis. », explique-t-il.

À travers ces témoignages, les interdits traditionnels apparaissent comme des repères encore vivants, mais fragilisés par les mutations sociales, religieuses et culturelles. Entre respect inconditionnel, remise en question religieuse et perte de transmission, ils révèlent les tensions profondes qui traversent la société burkinabè contemporaine.

Plus qu’un simple héritage du passé, ces interdits posent une question centrale : comment concilier mémoire des ancêtres, foi moderne et aspirations individuelles dans une société en pleine recomposition ?

Propos recueillis par Youmanli DOUMI et Micheline YANOGO.

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