Face au changement climatique, les États, les chercheurs et les organisations internationales multiplient les initiatives pour préserver les sols, économiser l’eau et renforcer la résilience des systèmes agricoles. Pourtant, bien avant que ces enjeux ne s’imposent à l’agenda mondial, des générations de paysans africains avaient déjà mis au point des techniques capables de restaurer des terres dégradées, de retenir les eaux de pluie et de produire malgré un climat souvent rude et imprévisible. Loin de relever uniquement de la tradition orale, ces savoirs sont aujourd’hui étudiés par des institutions de recherche burkinabè et internationales. Leurs travaux montrent que plusieurs de ces pratiques contribuent effectivement à restaurer les sols, améliorer la gestion de l’eau, préserver la biodiversité et renforcer l’adaptation des agricultures face au changement climatique. Au Burkina Faso comme dans de nombreuses régions d’Afrique, ces connaissances se sont traduites par une grande diversité de pratiques adaptées aux réalités locales. Certaines permettent de restaurer les sols, d’autres de mieux gérer l’eau, de préserver la fertilité des terres, de protéger les arbres ou encore de conserver une diversité de semences capable de faire face aux aléas climatiques. Toutes témoignent d’une même intelligence agricole, forgée par des siècles d’observation, d’expérimentation et de transmission.
À l’heure où la désertification progresse et où les aléas climatiques fragilisent la sécurité alimentaire, ces savoirs invitent à porter un regard nouveau sur le patrimoine agricole africain. Plus que des héritages du passé, ils rappellent que certaines des solutions de demain trouvent leurs racines dans des connaissances patiemment élaborées et transmises de génération en génération.

Des terres meurtries, des solutions enracinées
Le continent africain est confronté à une crise environnementale qui s’intensifie depuis plusieurs décennies. Les saisons deviennent plus imprévisibles, les sécheresses s’allongent et, lorsque les pluies surviennent, elles sont souvent plus intenses, provoquant inondations, ruissellement et érosion des sols. Dans de nombreuses régions, des terres autrefois fertiles s’appauvrissent progressivement, tandis que la désertification progresse et que la biodiversité recule.
Selon le Deuxième Programme national du secteur rural (PNSR II) et les analyses mobilisées lors de son élaboration, la dégradation des terres constitue l’un des principaux défis environnementaux du Burkina Faso. Les superficies concernées progresseraient de 105 000 à 360 000 hectares par an, tandis qu’une part importante du territoire est affectée par des phénomènes de dégradation. Pourtant, ces paysages fragilisés racontent une autre histoire. Celle de communautés qui, depuis des siècles, observent leur environnement, expérimentent et adaptent leurs pratiques aux contraintes du climat. Bien avant que l’adaptation au changement climatique ne devienne un enjeu mondial, elles avaient déjà mis au point des techniques permettant de retenir l’eau, restaurer les sols et sécuriser les récoltes. Longtemps considérés comme de simples savoir-faire paysans, ces héritages apparaissent aujourd’hui comme des réponses concrètes aux défis environnementaux contemporains.



La terre, un lien sacré avant d’être une ressource
Dans de nombreuses sociétés africaines, la terre n’a jamais été perçue comme une simple surface de production. Elle nourrit les hommes, mais elle engage également leur responsabilité envers les générations futures. Cette vision du monde a façonné des pratiques destinées à préserver durablement la fertilité des sols : protection des arbres utiles, association des cultures, rotation culturale, conservation des semences locales ou encore périodes de repos des terres. Sans disposer des concepts de l’écologie moderne, les anciens avaient compris qu’un sol vivant ne pouvait être exploité sans limites. Les recherches scientifiques confirment aujourd’hui que la fertilité d’un sol dépend de la richesse de sa vie biologique et de sa capacité à se régénérer. Cette intuition se retrouve dans un proverbe souvent cité : « La terre ne nous appartient pas, nous l’empruntons à nos enfants. »
Le zaï : une technique ancestrale devenue une référence mondiale
Parmi les pratiques agricoles traditionnelles du Sahel, le zaï est sans doute l’une des plus emblématiques. Héritée des savoirs paysans, cette technique consiste à creuser, avant la saison des pluies, de petites cuvettes dans lesquelles sont déposées de la matière organique. Ces poquets concentrent les eaux de pluie, limitent le ruissellement et créent des conditions favorables à l’activité des termites, dont les galeries améliorent l’infiltration de l’eau et la fertilité du sol. Des terres considérées comme presque stériles retrouvent ainsi leur capacité de production. Le zaï a acquis une renommée internationale grâce notamment au travail de Yacouba Sawadogo. Agriculteur burkinabè originaire de la région de Yadega, il n’a pas inventé cette technique, transmise depuis plusieurs générations. Son apport a été de la perfectionner, de l’adapter à des terres fortement dégradées et d’en démontrer l’efficacité à grande échelle à partir des années 1980. Son engagement lui a valu le Right Livelihood Award en 2018, souvent présenté comme le « Nobel alternatif », puis le prix Champions of the Earth du Programme des Nations unies pour l’environnement en 2020.
Les expérimentations conduites dans le nord du Burkina Faso montrent que le zaï, associé à des apports de compost ou de fumure organique, améliore la fertilité des sols et peut accroître sensiblement les rendements sur des terres fortement dégradées. Ces résultats expliquent pourquoi cette pratique est aujourd’hui étudiée et adaptée dans plusieurs pays du Sahel
Retenir l’eau plutôt que la laisser fuir
L’eau est la première richesse d’un territoire sahélien. Les communautés rurales l’ont compris depuis longtemps. Plutôt que de lutter contre des pluies rares ou violentes, elles ont appris à les ralentir, à les retenir et à les faire pénétrer dans le sol.C’est dans cette logique que s’inscrivent les cordons pierreux. Disposées suivant les courbes de niveau, les pierres ralentissent le ruissellement, limitent l’érosion et permettent aux particules fertiles de se déposer au lieu d’être emportées. L’eau s’infiltre progressivement, recharge les sols et profite davantage aux cultures. Les demi-lunes répondent au même principe. Ces cuvettes en forme de demi-cercle, ouvertes vers l’amont, captent les eaux de ruissellement et les concentrent autour des plantations. Elles permettent de remettre en valeur des terres dégradées qui semblaient impropres à toute culture.
Utilisées seules ou associées au zaï, ces techniques témoignent d’une connaissance fine du relief, des écoulements de l’eau et du fonctionnement des sols. Elles rappellent que l’ingénierie hydraulique ne se limite pas aux grands barrages : elle peut aussi s’exprimer dans des aménagements modestes, conçus à l’échelle d’un champ.
Les arbres, des compagnons de culture plutôt que des obstacles
Pendant longtemps, le développement de l’agriculture moderne a souvent reposé sur une idée simple : pour produire davantage, il fallait débarrasser les champs des arbres. Dans de nombreuses régions d’Afrique, les paysans ont pourtant suivi une logique différente. Ils savaient que certaines espèces ne concurrençaient pas les cultures ; au contraire, elles contribuaient à leur équilibre. Le karité, le néré, le baobab, le Faidherbia albida ou encore d’autres essences locales procurent de l’ombre, limitent l’évaporation de l’eau, enrichissent progressivement les sols grâce à leurs feuilles et offrent nourriture, fourrage, bois ou revenus complémentaires. Leur présence participe également au maintien de la biodiversité et crée un microclimat plus favorable aux cultures. Cette vision de l’arbre comme partenaire de l’agriculture est aujourd’hui au cœur de ce que les scientifiques appellent l’agroforesterie. Pourtant, dans de nombreuses communautés africaines, elle relève depuis longtemps d’une pratique quotidienne davantage que d’un concept.
La régénération naturelle assistée : accompagner la nature plutôt que la remplacer
C’est de cette même logique qu’est née la régénération naturelle assistée (RNA). Lorsqu’un arbre est coupé, ses racines demeurent souvent vivantes et produisent de nouvelles pousses. Plutôt que de les éliminer pour dégager les champs, les agriculteurs sélectionnent les plus vigoureuses, les protègent et les accompagnent jusqu’à leur développement. Cette méthode demande peu d’investissements, mais beaucoup d’observation et de patience. Elle permet de restaurer progressivement le couvert végétal sans recourir à des campagnes massives de plantation. Au Sahel, la régénération naturelle assistée a contribué à reverdir de vastes superficies et à améliorer durablement la fertilité des sols. Son efficacité est aujourd’hui largement documentée, mais son principe reste d’une remarquable simplicité : travailler avec les capacités de régénération de la nature plutôt que chercher à les remplacer. Au Burkina Faso comme au Niger, la régénération naturelle assistée est aujourd’hui reconnue comme une approche efficace de restauration des paysages. En protégeant les rejets naturels plutôt qu’en replantant systématiquement, les agriculteurs favorisent le retour des arbres tout en améliorant progressivement la fertilité des sols et la résilience des exploitations agricoles.
Cultiver, c’était aussi savoir prévoir
Dans les sociétés agricoles africaines, conserver les semences ne consistait pas seulement à préparer la campagne suivante. C’était préserver un patrimoine vivant, patiemment constitué au fil des générations. À chaque récolte, les paysans sélectionnaient les épis, les gousses ou les graines qui avaient le mieux résisté aux aléas de la saison : sécheresse, fortes pluies, maladies ou pauvreté des sols. Cette sélection empirique a progressivement donné naissance à des variétés adaptées aux conditions locales. Chaque semence portait ainsi la mémoire d’un terroir, d’un climat et d’une expérience accumulée au fil du temps. En préservant cette diversité, les communautés renforçaient naturellement leur capacité à faire face aux incertitudes.
Diversifier pour ne pas tout perdre
L’adaptation au climat ne reposait pas uniquement sur les techniques de conservation des sols ou de gestion de l’eau. Elle concernait également l’organisation même de l’espace agricole. Dans la province de la Gnagna, à l’est du Burkina Faso, de nombreuses familles cultivent traditionnellement plusieurs parcelles situées sur des terrains différents. Certaines sont installées dans les bas-fonds, où l’humidité persiste plus longtemps lorsque les pluies sont insuffisantes. D’autres occupent des terres plus élevées, moins vulnérables aux inondations lors des saisons particulièrement pluvieuses. Cette répartition des cultures constitue une véritable stratégie de gestion des risques. En diversifiant les types de sols et les conditions de production, les agriculteurs réduisent les conséquences d’un aléa climatique sur l’ensemble de leurs récoltes. Aujourd’hui, cette approche rejoint un principe largement reconnu par les spécialistes de l’adaptation au changement climatique : ne jamais dépendre d’une seule solution lorsque les conditions deviennent incertaines.
Les racines du passé, les réponses de demain
Le zaï, les cordons pierreux, les demi-lunes, la régénération naturelle assistée, la conservation des semences ou encore la diversification des espaces de culture ne sont pas des vestiges d’un passé révolu. Ils témoignent d’une connaissance fine des milieux, forgée par l’observation, l’expérience et la transmission. Bien avant que les notions de résilience, d’agroécologie ou d’adaptation au changement climatique n’entrent dans le vocabulaire des politiques publiques, les communautés rurales africaines avaient déjà développé des pratiques répondant à ces défis avec les moyens dont elles disposaient. Reconnaître cette intelligence agricole ne signifie pas opposer tradition et science. Au contraire, les recherches contemporaines confirment de plus en plus la pertinence de nombreux savoirs locaux et ouvrent la voie à un dialogue fécond entre héritages ancestraux et innovations scientifiques. Face aux défis climatiques du XXIᵉ siècle, l’Afrique ne part pas de zéro. Elle possède, dans la mémoire de ses terroirs, un patrimoine de connaissances qu’il reste à documenter, transmettre et valoriser. Préserver ces savoirs, ce n’est pas regarder en arrière ; c’est élargir les réponses dont nous disposons pour construire une agriculture plus résiliente et plus durable.
Dioyabidi Thiombiano








