« Le métallurgiste et le forgeron, des ingénieurs qui s’appuient sur leurs ancêtres. »
Cette formule, loin d’être une simple métaphore, résume à elle seule l’esprit du café littéraire tenu le 30 janvier 2026 à l’Espace culturel Yelba. Autour de l’ouvrage Le Savoir-fer chez les Moose du Burkina Faso du Lassina Simporé, la rencontre a permis de revisiter la métallurgie ancienne, non comme une pratique archaïque, mais comme une véritable science endogène, structurée, transmise et profondément ancrée dans la mémoire des sociétés moaga.

Le forgeron : maître du feu, médiateur et pilier de la société
L’un des apports majeurs mis en lumière lors du café littéraire concerne la dimension symbolique de la métallurgie ancienne. Le forgeron y apparaît comme un véritable maître du feu, détenteur d’un savoir à la fois technique et spirituel, et surtout comme un médiateur par excellence entre la matière, l’homme et l’invisible.
Il crée et transforme le fer, qu’il façonne en objets essentiels à la vie sociale : outils agricoles, instruments de chasse, objets à vocation militaire, insignes de chefferie ou de pouvoir, parures, objets domestiques et instruments de musique. Dans l’imaginaire et les pratiques sociales, le fer accompagne l’homme du début à la fin de sa vie: le cordon ombilical est coupé à l’aide d’une lame, et la tombe est creusée avec des outils en fer, tels que la pioche ou la machette, produits de la forge. Par son art, le forgeron inscrit ainsi le fer au cœur même du cycle de la vie.
Au-delà de sa fonction technique, le forgeron incarne une autorité sociale et spirituelle. Il est considéré comme un médiateur par excellence. Lorsqu’une personne refuse le pardon du forgeron, ce refus peut entraîner des conséquences sociales graves. La tradition évoque notamment la grève du forgeron, une sanction redoutée, dont les effets peuvent être jugés indignes pour celui qui a rejeté cette médiation. Dans certains cas, ce refus peut aller jusqu’à compromettre les rites funéraires. À la mort de la personne concernée, l’inhumation peut devenir impossible, faute d’instruments fabriqués par le forgeron pour creuser la tombe.
Cette science ne s’exerce jamais de manière isolée. Elle s’appuie sur les ancêtres, les rites, les interdits et les paroles transmises, qui encadrent et légitiment son action.



Femmes et métallurgie : une « fausse éviction »
La question de la place des femmes a également nourri les échanges lors du café littéraire. Si la réduction du fer est, dans les faits, majoritairement réservée aux hommes, avec une tolérance accordée aux femmes ménopausées et aux prépubères, l’analyse développée montre qu’il s’agit moins d’une exclusion que d’une fausse éviction.En réalité, les femmes jouent un rôle essentiel dans le processus métallurgique. Elles assurent le ravitaillement en eau et en nourriture, apportent un soutien logistique constant, maintiennent le lien avec le village et participent, sur le plan symbolique, à certaines préparations liées au fourneau. Leur présence, discrète mais structurante, contribue à l’équilibre de l’ensemble du dispositif.
Cette lecture nuancée invite à dépasser les apparences pour mieux comprendre les équilibres sociaux et symboliques à l’œuvre dans la métallurgie ancienne, où chaque rôle, visible ou non, participe à la cohérence du système.
Un vocabulaire sexualisé : la métallurgie comme naissance
Le café littéraire du 30 janvier 2026 a également mis en lumière un passage particulièrement marquant de l’ouvrage : celui consacré au vocabulaire sexualisé de la métallurgie. Le fourneau y est assimilé à l’utérus ; les soufflets, avec leurs deux chambres, sont rapprochés des parties génitales masculines, leur rythme évoquant l’acte sexuel ; le minerai est comparé à l’embryon ; l’ouverture du fourneau à l’accouchement, et la loupe de fer à l’enfant.
Ces images ne relèvent nullement de l’ornement. Elles traduisent une vision du monde où produire du fer revient à reproduire la vie, où la transformation de la matière est pensée comme une transformation du vivant. La métallurgie ancienne apparaît ainsi comme un acte créateur, inscrit dans une continuité entre le corps humain, la nature et le sacré.
Un auteur au service du savoir et de la transmission
À travers Le Savoir-fer chez les Moose du Burkina Faso, l’auteur ne se limite pas à la documentation de techniques anciennes. Il les replace dans leur contexte social, historique et symbolique, rappelant que la science n’a jamais été étrangère aux sociétés africaines, même lorsqu’elle ne s’exprimait pas selon les codes académiques contemporains.
Au fil des échanges, une évidence s’est imposée : Le Savoir-fer chez les Moose du Burkina Faso est un ouvrage de grande portée. Par la sobriété de son écriture, la clarté de sa structure, la richesse de ses illustrations et son réel effort de vulgarisation, il se présente comme un outil de transmission destiné aussi bien aux écoles et aux universités qu’à tout lecteur désireux de saisir la profondeur et la complexité des savoirs endogènes.
Pawindkisgou
Maatene-Traditions africaines et mythes